Bruno Leyval

Artiste / Activiste

Agonie par instantanéisation

Le passé n’existe plus, le futur n’existe pas encore, seul le moment présent compte. Ce concept qui prend racines dans la philosophie grecque avec Épicure et dans le bouddhisme avec la Pleine conscience, résonne régulièrement dans nos oreilles comme LA solution de tous les problèmes existentiels. Il est régulièrement mis en avant lors de discussions enflammées sur le sens de la vie, les souvenirs et les blessures, l’âge, la vieillesse, la mort… On voue un culte aveugle au réel de l’instant et au pouvoir extraordinaire de l’immédiateté en croyant généralement que nous sommes ancré dans la réalité, que nous vivons notre vie ici et maintenant et, qu’il n’est pas concevable d’imaginer vivre cette vie si réelle autrement que dans l’instant présent. Nous sommes d’ailleurs depuis la fin du siècle dernier les témoins privilégiés de l’essor de toute une « mode » dédié exclusivement à notre rapport avec la philosophie de l’espace et du temps, tendance qui nous offre toute une gamme de soins de bien-être héritées de mouvements comme le New Age.

Nos habitudes connectées nous donne le sentiment de tout vivre, tout partager. Le direct ne peut pas nous échapper. Le monde est interconnecté. Grossière erreur. La société numérisée à bien sûr modifiée la donne mais, uniquement en nous offrant le simulacre ultime qui est celui de la somnolence programmée. Cet état végétatif devant l’hyper-réel à profondément changé notre façon d’appréhender l’instant présent. On peut remarquer que l’interprétation du présent diffère selon la situation mais également, selon l’attention/addiction que l’on porte au spectacle. Face à une situation – un paysage par exemple – un instant de contemplation n’est en aucun cas identique à un instant d’appropriation. L’instant contemplatif est clairement lié au détachement alors qu’un instant d’appropriation est lui, entièrement lié à un désir d’accumulation matérialiste. La disparition – voir l’absence – si rapide de la contemplation au détriment de l’appropriation est symptomatique de la perte de l’instant présent et du réel comme notion. On avancera alors le concept d’agonie de l’instant par l’instantanéisation.

L’agonie de l’instant par l’instantanéisation est un phénomène lié à la découverte du procédé photographique, amplifié par les appareils à développement instantané comme le Polaroïd. Il connait une fulgurance indécente depuis l’avènement des technologies numériques.

C’est un spectacle auquel on assiste avec une forme de résignation proche de la connivence : la généralisation honteuse et agonique de la réalité par l’immédiateté virtuelle. Vivre ne nous suffit plus dans la mesure où l’instant vécu comme le moment présent n’est pas assez spectaculaire. Il ne devient réel qu’après avoir été « immortalisé » dans l’essence même de l’instant. L’instant est découvert comme un sujet non plus à vivre dans son instantanéité contemplative mais, comme la projection d’un futur contemplé à postériori. La détection du sujet/action entraîne donc une projection d’accumulation qui prend l’ascendant sur l’instant immédiat jusqu’à son annulation pure et simple. Ce matérialisme en devenir est sacralisé par l’objet immatériel – la captation numérique. Aussitôt, l’image captée est transférée dans la sphère immatérielle publique dans le but de rejoindre d’autres instants non vécus immortels. Ces dérives sont complétées par des louanges de l’instant réellement perdu dont la fonction est de servir d’amplificateur fantasmagorique. Le sujet est donc vu et non vécu, immortalisé pour être partagé, fantasmé car non réalisé et, pour finir, le sujet est idéalisé et tronqué.

La mise en situation volontaire de l’instantanéisation – dont la finalité est d’immortaliser un instant fantasmé – est le summum de la pratique. Créer volontairement les conditions d’un instant pour le traverser sans le vivre – du moins le vivre à travers le prisme immatériel du numérique – c’est mettre en perdition totale la réalité de l’instant. Ce dernier devient alors un simple moyen d’accumulation et de simulation. Qui peut encore croire à quelque issue moins négative pour une société dont le principal concept est basé sur l’accumulation matérielle et immatérielle avec pour seule et unique contrepartie, la noyade dans un simulacre d’existence somnolente non vécue.