Le Charlatan Sacré

Je ne suis rien, invisible parmi les invisibles, en coulisses du spectacle, j’accompagne mon esprit dans sa quête mystique. De ville en ville, de siècle en siècle, passé, présent et futur se mélangent, sur la route désertique, je cherche l’illumination - sûrement la rédemption, pour devenir un homme bon et immortel.

Je suis un marchand ambulant - artiste fût un temps, un imposteur céleste, un arracheur de dents. Je propose des produits miracles, des élixirs à base de jus de serpent, des potions divines ou des drogues hallucinatoires… Avec la facilité d’un discours fleuri, une bonne dose de facéties, j’invite la foule à des orgies. Au centre des villages, perché sur une vieille caisse en bois, devant ma roulotte rouge et or, j’inonde de breuvages. Je suis le bonhomme pathétique et grassouillet qui dégage une aura flamboyante. Costume sombre élimé jusqu'à la corde, chignon vissé sur le crâne, un moineau endormi sur l’épaule, je souris à pleines dents et regarde le ciel comme si j'attendais un signe, un top départ.

Ils sont tous là : aveugles et nains manchots, femme à barbe et cul-de-jatte, siamois et siamoises, idiots du village, prescripteur et homme de loi, curé aux abois. Face à cet attroupement, je ne peux m’empêcher de penser aux paroles de cet ancien clown alcoolique qu’était Capotino, personnage haut en couleur qui nous accompagnait, ma muse et moi, sur la route des champs, il y a bien longtemps : « regarde mon ami, ils recherchent l’invisible dans ce qu’ils voient ! ».

Capotino était le fils d’un chaman mexicain, assassiné par un producteur de sorgho, un soir de beuverie magistrale. Il avait reçu 22 coups de couteau comme autant d’arcanes majeurs du tarot de Marseille. La Justice (arcane VIII) fut le dernier porté à la poitrine, coup mortel qui lui éclata le cœur comme un vieux pneu. Capotino avait 8 ans ce jour-là, justement.

Tout n’est que tricherie, effet placebo sur âmes en peine. Je le sais puisque c’est moi qui remplis les flacons, à base d’huile d’olive essentiellement, en référence au discours du Mont des Olivier de l’Ancien Testament que j'affectionne tant. Je ne sais pas si je crois aux vertus de mes produits, mais je pense que oui. Ce n’est que de l’huile d’olive… Juste de l’huile et du sacré… Peut-être !?!

Avec ma muse, nous sommes prêts pour le spectacle médicinal, les bouteilles sont étalées sur la petite table en bois, bien alignées en ordre croissant. Le soleil les transperce et la lumière ocre se disperse sur le plateau en chêne sculpté. Deux petites têtes de bois autour d’un cercle avec au centre Ouroboros, le serpent mythique qui se mord la queue. La tête de droite, ronde et simpliste, presque enfantine, fait la grimace tandis que celle de gauche, plus détaillée et réaliste, est plus sombre et intrigante.

Capotino a laissé quelques affaires avant de partir. Une écharpe tibétaine, une paire de lunettes et son dentier supérieur. Je les conservais précieusement dans un petit sac en toile de jute brun clair, comme les reliques d’un maître bouddhiste dont j’attendrais la réincarnation. J’espère qu’un jour un enfant les reconnaîtra. Je doute que le dentier lui aille, que les lunettes corrigent sa vue, mais l’écharpe aura certainement son utilité.

Des oiseaux en migration passent au-dessus de nous. Ils forment un V qui ressemble fortement à une équerre maçonnique. Une énorme fiente atterrit sur le plateau de bois sculpté, en plein au centre du cercle. Ouroboros est peint d’un blanc jaunâtre. J’y vois le signe que j'attendais et j’avance vers l’assemblée. J’attends un instant, espérant apercevoir le compas dans le ciel. Ma voix s’élève.

« On m’a méprisé, on m’a puni, on m’a maltraité… Mais je suis là devant vous, éternel parmi les éternels, et je suis là pour vous ! »


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