artiste et poète conceptuel
LETTRE AUX ABONNÉS — [17/03/2026]
DE : [BRUNOLEYVAL.FR]
À : LISTE DE DIFFUSION
OBJET : LA POÉSIE DU RÉEL
Voici ce que j'ai fait aujourd'hui.
J'ai regardé la liste des résultats de recherche pour le mot réalité. Il y en avait 4 230 000 000. J'ai regardé le premier résultat. J'ai fermé l'onglet. J'ai ouvert un nouvel onglet. J'ai regardé la météo : 11°C, partiellement couvert, humidité 53%, vent 14 km/h depuis le nord-est (rafales : 24km/h). J'ai fermé l'onglet.
C'est de la poésie.
Pas parce que je le dis. Parce que ça l'a toujours été.
Le ticket de caisse que vous avez froissé dans votre poche ce matin — celui que vous avez re-déplié pour regarder le total, puis refroissé — il contient plus d'information poétique que la plupart des recueils publiés cette année. La date. L'heure précise : 08:47:32. Le code-barres du yaourt. Le sigle TVA. Le numéro de la caisse. Le prénom de la caissière, peut-être, en bas, dans une police sans empattement à 7 points.
Tout cela a eu lieu. Tout cela a été enregistré. Rien de tout cela n'a été écrit.
C'est ça, le problème.
Non, pardon. C'est ça, l'opportunité.
Nous vivons dans un moment où la quantité de langage non-lu, non-contemplé, non-rendu-littéraire est plus grande que jamais dans l'histoire de l'espèce. Les bases de données débordent. Les serveurs tournent. Les transactions se succèdent. Les capteurs captent. Le monde parle constamment, dans une langue précise, fonctionnelle, froide — et personne n'écoute comme on écoute de la poésie.
Moi, j'écoute.
Ou plutôt : je recopie. Je transcris. Je déplace. Je prends ce qui est là, déjà là, entièrement là, et je le mets ailleurs. Ce geste — ce seul geste — suffit à tout transformer.
Le poète n'invente rien. Le poète cadre.
La prochaine fois que vous recevez un e-mail automatique — confirmation de commande, alerte de sécurité, relevé bancaire — lisez-le comme vous liriez Rimbaud, Baudelaire ou Artaud. Prenez la mesure de chaque ligne. Comptez les syllabes si vous voulez. Observez la syntaxe de la machine : sa façon d'énumérer, de confirmer, de remercier, de vous souhaiter une bonne journée sans jamais savoir ce qu'est une journée.
C'est le sublime contemporain. Il est partout. Il est gratuit. Il est déjà téléchargé.
Il ne manque que l'attention.
C'est pourquoi vous êtes abonnés à ceci.
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